Nicole Martin

Il y a bien longtemps, Pallas tisserande de l'Olympe et Arachné la mortelle qui découvrit, dit-on, la manière de teindre la laine et inventa la tapisserie de haute lisse, se livrèrent une joute sans merci afin de décider laquelle des deux incomparables ouvrières était la plus habile. Ovide raconte que Pallas entra dans une colère folle quand elle découvrit l'ouvrage  merveilleux d'Arachné; la déesse déchira l'œuvre de sa rivale et frappa, par quatre fois, le front de la malheureuse laquelle, ne pouvant supporter l'outrage, se pendit. Mais Pallas la prit en pitié et adoucit son sort en la transformant en araignée, lui laissant ainsi son art, mais aussi celui plus redoutable de trancher le fil de l'existence de celui qui se prend dans ses rets…

Toutes les mythologies enseignent que fileuses et tisserandes initient et achèvent les cycles individuels, historiques et cosmiques. Dominant la durée, ces ouvrières fabuleuses: Moires, Parques ou Walkyries tissent la destinée des hommes, y imprimant les récits imagés de leurs hauts faits qui se nouent à la trame tour à tour obscure ou chatoyante du temps.

Les travaux de Nicole Martin perpétuent cette tradition mythique et témoignent, au cœur d'une civilisation qui ne reconnaît plus les vertus cardinales du travail manuel, que l'art de tisser n'est qu'enfantement de formes, souffle expansif du flux vital reliant entre eux tous les états du monde. L'esthétique de Nicole se dévoile progressivement comme art de vivre, cheminement philosophique, Tao lumineux, tant il est vrai que le travail du tissage présuppose une communion absolue entre le corps et l'esprit, entre la pensée et la matière. Cette notion d'équilibre des forces antagonistes trouve par ailleurs sa parfaite métaphore dans le jeu dialectique des fils de chaîne et des fils de trame qui, bien que s'opposant spatialement et fonctionnellement, finissant par produire de leurs incessants entremêlements un fruit commun. Religion du geste, du corps, de la matière, des instruments, de la pensée, l'activité tisserandière s'apparente à bien des égards à celle de la calligraphie orientale, puisqu'il s'agit toujours de relier et nouer fils et signes afin de produire une organisation serrée, résistante, signifiante.

Le tissage d'art naquit au Moyen-Orient, terre de scission entre la pensée occidentale et orientale. L'imagination créatrice de Nicole Martin semble s'ancrer sur ce versant civilisateur oriental qui privilégie une vision unifiée de l'homme et du cosmos. Aussi ses compositions évoquent-elles fréquemment l'idée du paysage et des éléments naturels, eau, terre, air, plus subtilement feu. Celles-ci, sous le contrôle d'une volonté plastique tendue vers la simplification et l'épuration tant formelle que chromatique deviennent, une fois ramassées dans l'espace vertical de leur cadrage, de véritables supports de méditation comme autant de miroirs historiques, allégoriques et moraux, source de contemplation, de connaissance et d'apaisement.

Le désir d'anéantissement des volumes transforme le tissage de Nicole en autant de toiles illusoirement picturales, mais la puissance suggestive des décors tissés interfère également dans le champ linguistique: trame, chaîne, fils, nœuds, boucles et mailles résonnent comme autant de signes évoquant une écriture oubliée, une poésie muette.

La séduction de cette illusion toilée permet à l'araignée d'accomplir son destin symbolique, car d'entre ces filaments laiteux et lumineux surgit alors le lieu poétique, irradiant l'espace de mille signaux, inondant les regards assoiffés de torrents de sens et de paroles. C'est à cet instant que Nicole Martin, digne fille d'Arachné, nous accueille dans les voiles soyeux de sa demeure.

Françoise-Hélène Brou

"L'heure du thé par temps de brume" 2004

tapisserie de soie
190 x 64 cm
Tapisserie de soie
"Estampe tissée" 2005 3 x 80 x 40 cm
Tapisserie de soie
"Estampe tissée" 2006 3 x 80 x 40 cm

Les filles d'Arachnée

Lissière

19, rue de la Cité

1204 Genève

" Alors  que   mille couleurs  différentes  y  brillent,  la  transition entre  elles  échappe  cependant  à  l'œil,  qui  contemple  ce spectacle …  Il  s'y  mêle  aux   fils,  l'or  flexible ; et  sur  la  toile, se  déroule  la  représentation  d'antiques  histoires."

Ovide, Les Métamorphoses (VI, Pallas et Arachné)